Je faisais mon service militaire au camp de Canjuers dans le Var, quand un jour de mai 1978 je reçois une lettre de mes parents qui étaient au Maroc. Dans cette lettre ils me disaient avoir été à la messe en souvenir d'un de mes amis décédé quelques jours auparavant en France, et il y avait un faire part des parents de cet ami.
"Pierre est mort accidentellement à 21 ans. Il a été enterré à Clermond-Ferrand le 21 avril 1978.
-Paul et jeane L., ses parents
-Paul et Anne B., Claire L., ses frère et soeurs
- et toute sa famille
vous demandent de penser à eux."
Quand j'ai lu ce faire part, j'ai cru que le monde s'écroulait autour de moi; Pierre était mon amoureux. Ce jour là j'ai été à 2 doigts de taper sur le sergent et de déserter.
Pierre a fait sa scolarité dans le même lycée que moi, à Fès. Nous n'étions pas dans la même classe, mais depuis la sixième, mon coeur battait plus fort quand je le voyais. Lui était en section "classique" et moi c'était "moderne". Puis en 4ème ou 3ème je ne sais plus, on s'est finalement retrouvé dans la même classe, et pour nous ça a été le bonheur. Je me rappellerais toujours la première fois où il devait venir à la maison; je l'attendais fébrilement et toutes les minutes j'allais voir dans la rue s'il n'arrivait pas.
Finalement il est arrivé tard car comme il pleuvait, il avait glissé et s'était cassé la figure sur son vélo. Il était plein de boue : il était encore plus beau!

De G à D : Pierre , moi et jeannot, on attendait le bateau pour traverser le détroit de Gibraltar
Nous étions inséparables. Quand il n'était pas là, je pensais tout le temps à lui. Il habitait à 5 km de la maison et ça ne me gênais pas d'aller chez lui à pied. Comme on n'avait pas le téléphone, ce n'était pas rare que l'on fasse lui ou moi le trajet pour rien car l'un ou l'autre était absent.
Finalement nous avons passé notre bac, et ses parents l'ont envoyé dans une classe prépa en pension dans un lycée de curés à Paris, et moi je me suis inscrit à la fac de sciences de Montpellier. Durant cet été d'après bac, on est allé passer un mois à faire le tour de la Corse en cyclo, avec un autre copain C'étaient mes plus belles vacances : on était tout le temps ensemble, le jour, la nuit à la belle étoile, en cyclo, à la plage.

De G à D : JJacques, Pierre, jeannot et?. Après le bateau, on avait 2 ou 3 jours de train à travers l'Espagne pour rejoindre la France
La première année à Paris, il devenait fou dans cette boîte, on s'est revu à Pâques pour retourner ensemble au Maroc en bateau dans nos familles respectives.
Du coup il a raté ses exams, il voulait me rejoindre à Montpellier, mais ses parents s'y sont opposé. Pourquoi? Je ne sais pas. Avaient ils compris les sentiments qui nous unissaient? je ne peux pas le dire. Ils l'ont envoyé dans une école à Clermont-Ferrand.
Pendant l'été 1977 il est venu passer un mois avec moi à Montpellier, je devais faire mon service militaire en octobre.Notre rêve c'était de traverser tous les deux le Sahara avec une "traction-avant" blanche, allez savoir pourquoi?
Vers la fin août je l'ai accompagné en moto sur la nationale pour qu'il rentre en stop à Clermont-Ferrand; la dernière image que j'ai de lui : il est debout avec son sac, au bord de la route le pouce levé.
Quelques mois après son décès, une copine qui faisait aussi ses études à Clermont-Ferrand, est passé nous voir (mes colocs et moi) et nous a dit qu'en fait Pierre n'était pas mort par accident mais s'était suicidé. Elle nous a dit aussi qu'il avait acheté une "traction-avant"avant sa mort(vraie ou fausse, cette nouvelle m'a achevé)

Je n'ai jamais su la vérité sur sa mort, quand j'ai revu sa mère au Maroc, dès qu'elle m'a vu elle s'est figée et elle a fait demi-tour sans vouloir me parler.
Très peu de temps après le décès de Pierre, son père est mort aussi. Puis sa mère est rentrée définitivement en France et je n'ai plus jamais eu de ses nouvelles.







